Le Laboratoire

La traduction poétique entre langues « orales » est une question complexe, jamais résolue, qui implique une réécriture, un nouveau travail de création poétique par le traducteur. Il n’y a jamais de traduction littérale possible, il faut recréer l’univers du poète dans une nouvelle langue, une nouvelle culture.

Elle se fait souvent à deux, un traducteur de la langue d’origine et un poète de la langue d’arrivée, pour obtenir un texte hybride entre l’univers du poète et l’univers culturel de la langue qui accueille le texte.

A priori, le problème n’est pas différent pour les langues des signes (LS). Pour autant les nombreuses spécificités des LS, le fait que la question n’ait pratiquement jamais été abordée, posent des questions théoriques complexes, des questions de fond auxquelles les interprètes langues orales/langues des signes sont rarement confrontés. Leur déontologie leur impose d’ordinaire de « coller » au maximum au texte d’origine, de ne rien mettre de personnel dans leur traduction pour respecter au plus près la pensée de la personne traduite.

Ici, ils sont amenés à adopter une démarche inverse, à opérer cette recréation mentionnée plus haut. Et ils ne peuvent le faire en effaçant leur propre sensibilité. Ils sont face à la question posée à tout traducteur littéraire, à savoir qu’il y a plusieurs « bonnes » traductions possibles du même texte.

Même si elles sont présentées « en simultané », les traductions sont donc préparées, et si elles se font simultanément à la lecture du texte, les images, les métaphores du poème, sont choisies à l’avance en LS, là encore dans un travail entre l’interprète et le ou la poète. Dans la mesure du possible, s’y ajoute une rencontre avec l’auteur ou l’autrice avant la lecture.

Ces questions doivent être creusées, pour enrichir le travail des interprètes et traducteurs et traductrices et améliorer sans cesse les traductions.

Naturellement, ces questions en entraînent d’autres : Quel est le statut de l’image poétique dans une langue visuelle ? Qu’en est-il de la métaphore ? Des innombrables figures de style que la poésie a développé au fil des siècles ? Du rythme et de la musique intérieure de la poésie ? Comment tout cela fonctionne-t-il en LS ? etc.

Et d’autres encore : comment traiter le Chansigne ? Le VV1 ?

En poésie, la voix, l’intonation, la prosodie, sont fondamentales, elles sont constitutives du poème. Qu’en est-il en LS ? Y a-t-il des équivalents ? Sinon, comment les créer (et est-ce nécessaire ?).
Pour commencer à répondre à ces questions, « Arts Résonances » a mis en place un groupe de recherche, le « Labo ».

Ce groupe rassemble des chercheures-linguistes, des enseignant-e-s, des poètes, des interprètes, des traducteurs et traductrices, des comédien-ne-s ou artistes sourds, etc.

Il se fixe comme premiers objectifs (pas forcément dans cet ordre et pas forcément limités à cette liste) :

- Travailler sur le statut et le développement en LSF des techniques de la rhétorique et de la stylistique poétiques.

- Interroger la réception, par un public sourd, de la poésie vocale-écrite traduite en LSF, textes ou images que, parfois, « on ne comprend pas » mais où la sensibilité de chacun doit jouer à plein.

- Créer des « duos » poète/interprète ou traducteur-trice pour travailler à fond sur la traduction de certains poèmes, en notant les étapes, les choix successifs, les repentirs qui aboutissent à la proposition finale.

- Travailler sur les Langues des Signes d’autres pays. Dans certains pays, la question de la poésie a été abordée et développée, notamment en Italie, en Angleterre, aux USA, etc.

- Dans la poésie vocale on trouve le rythme, la vibration sonore des mots, la musique « externe » de la poésie mais aussi une mélodie d’émotions, une musique interne. Comment transposer ces deux musiques en LSF ?

- Travailler sur la poésie créée en LSF.

- Travailler sur le couple traduction simultanée/préparée et traduction en consécutive.

- Participer à constitution d’un corpus bilingue de poésies traduites en LSF ou de la LSF, tant à l’usage du grand public que des chercheurs, des enseignants spécialisés ou des interprètes.

- Créer des outils pédagogiques à destination des étudiant-e-s, enseignant-e-s etc.

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